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Publié : 23 mars 2010
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Jeanne Martyre : déchéance d’une handicapée

Dans les années 1990, vivait au centre de Paris, une femme, une charmante femme, nommée Jeanne Martyre. Cette femme avait avec elle un mari et deux adorables petites filles. Jeanne avait abandonné sa profession de secrétaire pour s’occuper de ses enfants. Je trouve ce choix honorable ; il montre bien qu’elle faisait tout son possible pour le bonheur de sa famille. Elle était élégante, organisée, apte à réaliser de nombreuses tâches, enviée par les jaloux, appréciée par les humbles, car elle réussissait à peu près tout ce qu’elle entreprenait sans jamais en tirer la moindre vanité.

Deux ans après la naissance des petites filles, un certain jour d’automne, Jeanne eut un accident de voiture. Elle perdit l’usage de ses deux jambes et fut atrocement défigurée. Elle devint alors la cible des regards des curieux, qui la dévisageaient sans vergogne, dans la rue, dans les magasins... comme si elle était un monstre ou un phénomène d’attraction... Je laisse au lecteur le soin d’imaginer son état d’âme...

Très vite, son mari ne pouvant plus supporter de voir sa femme si laide, si diminuée, la quitta, lâchement. Je ne sais comment il eut le coeur d’agir ainsi . Mais c’était certainement un de ces personnages ignobles, qui sont incapables d’affronter le regard des autres. Ce n’est pas le fait de quitter une femme que je blâme, c’est le fait de la laisser démunie …

Quelques mois plus tard, Jeanne Martyre ayant des problèmes financiers n’arrivaient plus à élever dignement ses fillettes. Elle chercha alors du travail, dans le domaine du secrétariat puisqu’elle avait un BEP, toutes les qualités requises et de l’expérience. ..

Un jour, elle trouva une annonce : on cherchait, dans une entreprise quelqu’un qui correspondait à son profil – exactement ! Elle appela donc, se présenta, mis en avant ses nombreuses compétences et le patron eut l’air très intéressé. Il lui demanda même de se présenter dès le lendemain.

Jeanne se rendit au lieu de rendez-vous, pleine d’espoir. Au moment même où elle allait frapper, le patron ouvrit la porte de son bureau. Il l’aperçut, la dévisagea avec stupeur d’abord, puis observant ses blessures, il dit brusquement avec méfiance et d’un air dégoûté :
« - Excusez-moi... Vous n’êtes pas Me. Martyre ?

Si ! Rétorqua Jeanne, inquiète.

Oh ! J’ai oublié de vous faire prévenir madame, mais j’ai déjà trouvé quelqu’un pour le poste ! » déclara l’homme avec arrogance.
Et brutalement, il referma sa porte, sans même la saluer.

A sa réponse, elle comprit que cet ignoble bonhomme ne l’avait pas prise à cause de sa figure mutilée et de son handicap. Cela, sans aucun doute aurait pu nuire à son travail de secrétaire ! Ses jambes lui auraient manqué pour taper sur son ordinateur ! Et quel acte courageux ce respectable patron ne venait-il pas d’accomplir ! Il avait débarrassé la profession d’une créature qui aurait fait fuir la clientèle !

Ce jour-là, Jeanne saisit en un instant que sa vie était fichue .

Quelques semaines plus tard, on lui retira la garde de ses enfants : elle ne pouvait plus subvenir à leurs besoins, elle n’avait plus un sou …. Le soir même, elle mit fin à ses jours …

Pourquoi ai-je raconté l’histoire de Jeanne Martyre ?

Tout d’abord, parce que cette histoire ne fut pas la seule du genre : l’exclusion des handicapés et les discriminations liées à l’apparence physique étaient un problème réel et courant dans les années 90.

Mais aussi parce que l’intégration des handicapés est encore difficile aujourd’hui et que je veux dénoncer cette abomination !

Cette femme, Jeanne Martyre avait autant de qualités qu’une autre : elle était douée, intelligente, volontaire, habile... Pourquoi n’a-t-elle pas été engagée ?

Parce qu’on ne cherche pas toujours, tous, autant que nous sommes, il faut l’avouer, à connaître les handicapés ; certains s’arrêtent parfois à leur physique et en font un motif d’exclusion. Et pour certains, peu importe la terrible injustice, l’humiliation, le désespoir qui s’ensuivent...

Aux yeux de ce patron, Jeanne était inutile ou méprisable ; il pouvait la négliger, la renvoyer, il ne serait pas inquiété. La société était si mal faite, qu’elle a fini par la tuer...

Voudrions-nous de cette société ?

Léa Vautrin 3e DAN